DE LA « GRANDE MAISON » A LA GRANDE START UP

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Pourquoi nous ne voulons pas de « l’école du XXIème siècle » promue par le Grenelle

Nous, jeunes professeurs, ne sommes pas aveugles face à la déconstruction méthodique des fondements de notre métier qui est en train de se jouer sous nos yeux. « Notre maison brûle » et nous refusons de regarder ailleurs.

Sous couvert de répondre aux aspirations des professeurs, le Ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer, entend modifier profondément le métier d’enseignant et le système éducatif. La conférence conclusive du Grenelle de l’éducation, qui s’est tenue mercredi 26 mai 2021, marque la fin d’une vaste opération de communication politique. Au-delà de ce jeu de dupes, le Ministre cherche avant tout à transformer le service public selon des préceptes néolibéraux et une vision managériale qui dévoient la fonction de professeur. Les mesures prises signent l’aboutissement d’une série de réformes ayant contribué au démantèlement de la profession. Bien que nous ne bénéficiions pas de l’expérience avancée de nos collègues déjà éprouvés par ces précédentes réformes, nous espérons dire les craintes qui animent la jeune génération de professeurs, et dont la voix a été, non pas portée, mais confisquée lors de cette conférence. Nous avons été les élèves d’hier, et nous sommes inquiets pour les élèves de demain. D’une part, car l’école du marché est en train de succéder à l’école des Lumières. Et d’autre part, car la mission et les conditions d’exercices des enseignants sont profondément transformées.

Le premier objectif du Grenelle n’est autre que d’acculturer les fonctionnaires aux principes du New Public Management. Ce courant de pensée, né dans les années 1980 en Angleterre, détermine aujourd’hui le fonctionnement des administrations des pays développés. Il repose sur l’idée que les services publics, dans leur mission qui consiste à servir l’intérêt collectif, sont trop peu efficaces, performants et rentables. Il conviendrait donc de les remplacer par des méthodes de gestion issues du secteur privé, et de ses avatars que sont l’entreprise et la start up. Les éléments de langage employés lors de ce Grenelle constituent donc un empilement malhabile de poncifs managériaux. Vides de sens, ils sont lourds de sous-entendus quant au ravalement des enseignants au rôle d’auxiliaires d’employabilité pour des élèves qui ne sont vus que comme ressources humaines en devenir.

Le bilan de l’un des ateliers rappelle ainsi que les enseignants doivent « comprendre la réalité de l’entreprise et « apprendre le plus tôt possible l’alphabet du management ». A la fameuse « grande maison » succède donc naturellement la « grande start up ». Qui croit-on tromper en parlant « d’autonomie des établissements », de « décentralisation » et de « flexibilité » ? Les établissements doivent se vivre comme des petites entreprises multipliant les projets pour se rendre « attractifs », et surtout, « compétitifs ». Les professeurs sont invités à créer des évènements favorisant la « visibilité » de l’établissement. Les académies publient désormais leur feuille de route de « transformation RH » et encouragent l’instauration de « clubs de managers ». Au-delà de l’inanité de ces démarches, qui mettent en concurrence les établissements, nous déplorons le renforcement des inégalités à l’intérieur de la carte scolaire qu’elles engendreront inévitablement.

L’institution, obnubilée par les classements mondiaux, veut renforcer la « performance du système scolaire » et n’hésite pas à changer ses objectifs et ses valeurs. Selon cette idée, distillée depuis plusieurs années déjà, les savoirs, qui sont pourtant au cœur de l’épanouissement intellectuel, sont dévalorisés. Les membres du ministère se servent des apports des neurosciences pour pérenniser un modèle éducatif où le savoir n’est qu’un contenu parmi d’autres, reléguant ainsi la fonction d’apprentissage à un simple traitement d’informations ancré dans le fantasme de la société de connaissance, concept également issu des sciences de gestion. Dans cette droite ligne, J.-M. Blanquer attaque vigoureusement la liberté pédagogique. Stanislas Dehaene, caution scientifique de ce Grenelle, martèle la nécessité de se conformer aux « pédagogies qui ont fait leurs preuves ». Peu importe si les preuves en question font défaut et servent à répondre à cette vision de l’école marchande.

Les réformes frontales ne fonctionnent plus et J.M. Blanquer l’a bien compris. Il compte sur les jeunes enseignants pour participer à la transformation du métier. Dans ce but, la réforme du CAPES introduit un entretien de motivation, tandis qu’un dispositif de mentorat de trois années supplémentaires s’apprête à être instauré. Les instituts de formation (INSPE) sont par ailleurs les moteurs privilégiés de ces transformations. Auparavant critiqués pour être les vecteurs des pédagogies allant de pair avec le changement de paradigme éducatif, ils promeuvent dorénavant les nouvelles gouvernances du métier et sa managérialisation. Ils normalisent des habitudes de travail renouvelées qui répondent en tout point au Grenelle. L’enseignant doit favoriser le « team building », l’innovation au détriment de la transmission, et l’accompagnement professionnel au lieu de l’émancipation intellectuelle. A cela s’ajoute une multiplication des tâches administratives, comme le montre le très technocratique référentiel de compétences des professeurs.

Les jeunes professeurs que nous sommes défendons une école ambitieuse dans laquelle l’adéquation au marché du travail n’est pas la première priorité et où l’enseignement conserve une place de choix pour la formation des citoyens éclairés, non pas des agents économiques. Loin de refuser les innovations, nous regrettons que celles-ci s’imposent aux dépens des élèves et de l’égalité républicaine, dans l’objectif pernicieux de faire de l’enseignant un animateur plutôt qu’un professeur.

 

Cinq professeurs d’histoire-géographie agrégés et certifiés de Paris, Créteil et Versailles.

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